CLOWN GESTALT

Patchwork étonnant, drôle, poétique, l’habit de clown version gestalt nous pousse à révéler à la face du monde les recoins les plus secrets, les plages les plus lumineuses de notre être. But du jeu : nous équiper d’une palette plus large dans nos relations aux autres et avec le monde. Bref, le jeu avec le nez rouge, c’est la couleur en plus!

C’est un mariage de raison et de cœur que ce duo du clown-théâtre et de la Gestalt, pratique de développement personnel et psychothérapie. Pour cause, Friedrich Perls, quand il a créé la Gestalt, s’est autant nourri de philosophies orientales avec des notions telles que l’ici et maintenant, de mort/renaissance, que du théâtre “moderne” et de son travail sur la présence, la mémoire du corps, de l’invisible.

 

La Gestalt se donne comme objectif de nous ouvrir sur une vie intérieur-extérieur plus complète, une attitude plus riche et plus souple vis à vis de notre environnement. Elle veut soigner ce qui en nous, bloque, freine, filtre, déforme, répète sans renouvellement. Retrouver le mouvement avec l’énergie de l’essentiel et la totalité de notre être : voilà ce sur quoi elle peut aboutir.

 

 

 

Sur tous ces points, elle est en harmonie avec le clown-théâtre, avec son  présent, sa présence, son corps, ses mouvements, regards, contacts, sens, imaginaire, poésie, rire et sourire.

 

Plus précis? Concret, son univers onirique a les pieds sur terre. En contact, son regard pointe et partage ses émotions les plus riches. De chair, son corps est vivant, respire, échange constamment avec ce qui l’environne et ceux qui l’entourent. Animé, il est en mouvement, bruyant ou sonore, surfant sur les vagues de ses états intérieurs. Spontané, il traverse ses peurs, et s’ouvre à l’inconnu. Ouvert, il rencontre ses partenaires d’improvisation dans une totale liberté, les respectant et les bousculant tout à la fois. Créatif, il fait de chaque objet, de chaque chose, du moindre événement, du son qui passe, comme de l’ombre qui s’étend, un élément de son univers imaginaire, le transforme, jongle, joue, manipule jusqu’à plus soif. Il est curieux sans cesse, découvre tout sous un jour nouveau, son regard est lumière, une lumière tellement particulière, quasi « numineuse », pure, sans biais et sans faux-semblant, et s’il est menteur, moqueur, tricheur ou voleur c’est toujours entièrement et sans demi-ton.

Le clown-théâtre est éclatant. Il est la vie en bloc, matière première essentielle et brutale, poésie des temps oubliés où nous connaissions sans savoir, où nous étions totalement. Oui, vraiment, le clown-théâtre est gestaltiste.

 

Clown-contact

 

Allons un peu plus loin : examinons  le clown à travers concepts et outils de la Gestalt.

Du fond de la Gestalt se détache nettement  le concept de contactretrait: et avec lui la notion de cycle. C’est ce qu’on appelle une gestalt (la forme en Allemand). C’est la manière dont un besoin émerge à notre conscience, se développe, trouve satisfaction puis s’estompe pour laisser place à un nouveau besoin. Ce mouvement se reproduit de manière continue et ascendante chez une personne saine . Exemple très simple, la faim!

Ici, deux nouvelles notions gestaltistes sont nécessaires pour exprimer la qualité de déploiement d’une gestalt : l’awarness et l’ajustement créateur. La première peut se résumer (de manière très réductrice) par conscience-présence-acceptation à (et de) ce que je suis, sens, veux, désire et ai besoin. La deuxième (de manière tout aussi lapidaire) par comment je peux faire, agir, me comporter, créer pour satisfaire ce que mon awarness met à jour.

 

Le clown-théâtre est contact, awarness et ajustement créateur.

Il est le prototype même du contact : soit conscience sans a priori à ce qui l’entoure, sensibilité à ce qui change et bouge en lui, une présence sans cesse active, partie prenante, intégrante, transformante, mutante. Une conscience de soi et de ses envies. Une conscience en action, une âme désirante faite d’actes poussés jusqu’à leur épuisement, respectueuse du rythme qui lui est propre, et chose primordiale face (le mot n’est pas neutre!) au « public » représenté en stage par les autres stagiaires et l’animateur. Un public « validateur » de contact… une clé de contact?

Car avec son public le jeu est d’une totale vérité : rien n’échappe à cette instance à la fois chaleureuse (rire, émotions, applaudissements, etc.) et glaciale (trop silencieux, dissipé, bruyant). Tel un équilibriste sur son fil, le clown-théâtre suit une ligne située entre son centre intime et le cœur du public. Toute déviation, tout mensonge, tout faux-semblant, toute tricherie trouble et détend ce lien ténu. Une fois coupé le clown vit une solitude intense ; il n’est plus nourri, plus alimenté. Or il a encore une chance de se rattraper, un jocker : vivre totalement et vraiment cet instant de perte et d’éloignement, et, en le partageant avec les autres par le regard et le cœur, renouer, retisser et retendre le lien vital. Revivre en somme.

 

étapes et écueils

 

Retour côté Gestalt : de nombreuses Gestalt (les cycles du contact) restent inachevées sous l’effet des résistances. Le jeu du clown va permettre de les repérer assez rapidement. Elles sont présentes dès les premiers exercices, dès les premières improvisations. Elles sont les étapes et les écueils sur le chemin du clown intérieur. Mais révélées et acceptées, elles font aussi partie du clown, de son jeu avec les choses de la vie. Comme dans la vie, non?!

 

« Parle moins fort! » « Sois poli! » « Dis bonjour! » « Une chaise est une chaise pas une balançoire », voilà le prototype même de l’empêcheur de clowner en rond, c’est l’introjection. Mal digérées, entassées, stockées en nous tels des paquets de linge sale, elles nous appesantissent et nous rétrécissent la vie. C’est l’apprentis-sage, mais souvent trop sage!  Le clown plonge dans le paquet et s’en délecte. Lui.

 

La projection consiste à attribuer à l’environnement des éléments personnels. Une gourmandise pour le clown qui va pouvoir sans freins ni raison répandre et projeter sur la réalité extérieure la richesse de son imaginaire, de sa folie, de sa fantaisie;

La confluence dans laquelle n’existe plus de différence entre l’individu et l’environnement. Le clown se fond et absorbe ce qui l’entoure, et en effet tout est lui et lui est tout. Il est tout pouvoir, toute puissance et rien du tout. Il est le maître du monde et le jouet de son imaginaire.

 

Ces trois resistances sont les principales. Elles ont à la fois un rôle de sauvegarde et de déformation de nos cycles de contact (de nos Gestalt). La démarche Gestalt et clown permet de les transmuter.

 

être global

 

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Dans le jeu de clown toutes ces résistances sont là naturellement mais avec le plaisir du jeu. Leur exploration devient dynamique et dédramatisée.

Le clown gestaltiste qu’il soit débutant ou avancé repart des sessions avec une moisson d’expériences émotionnelles, créatives, relationnelles hors du commun. De quoi travailler « à la maison ». Il a vécu une belle aventure, un voyage au cœur de ses potentiels, de ses différentes « polarités » -amour/haine, violence/douceur, colère/impassibilité, joie/tristesse, etc.

Le travail du clown assouplit, attendrit, réveille et revivifie cette partie de nous-mêmes laissée pour compte : notre corps, notre ombre, notre inconscient.

Le jeu du clown-théâtre en Gestalt sert donc de support , de milieu-test, c’est un espace éprouvette où chacun à sa mesure, en son temps, avec ses ressources, expérimente des manières d’être différentes, autorise ses ressources cachées à resurgir, exprime l’indicible, dévoile sa part occulte et honteuse, laisse jaillir et célèbre son être global, son humanité.

 

D’ailleurs, c’est sur un espace dénudé et vide que le clown donne la pleine mesure de la qualité de son contact! Là, son imaginaire, sa vie intérieure s’expriment le plus clairement. Là, sa capacité à « communiquer » ses émotions, ses sentiments et ses états intérieurs est la plus éclatante, la plus magistrale.

 

Le clown-théâtre dans sa dimension d’expérimentation, de training, recrée pour l’individu-acteur une situation de forte intensité dans laquelle il devra mettre en jeu toutes ses ressources créatrices. C’est la subjectivité de l’homme qui est mise en lumière, dans un espace de grande liberté.

Serge Ginger qui a fait émerger la Gestalt en France dit qu’elle est un art de vivre. Je dirais à sa suite que le clown-Gestalt est l’art du jeu de la vie.n

Manuel FRECHIN

Est-ce que j’ai l’air ridicule ?

 

Le stage a commencé : stagiaires et animateur sont assis, formant public face au stagiaire-clown déjà sur scène. Léon, ce clown nouveau qui va naître, est de dos. Immobile. Timidement, lentement, comme le soleil du matin, son nez rouge commence à apparaître. La lumière soudain… Ses yeux, son regard s’offrent, son visage s’ouvre à nous. Voilà, la grande aventure du clown a commencé, son 1er pas est fait. Oh ! Rien de bien compliqué pour ce premier exercice, non, il doit juste être là avec son nez de clown, et sentir, se laisser être. C’est la consigne. C’est la 1ère fois, vous comprenez ! Alors la douceur, la lenteur, la totale acceptation d’être-là  s’imposent ! Il y est, donc. La tentation est grande pour lui de faire, de montrer, d’agir ! Ne sommes-nous pas là, face à lui, son public, SON public ? Son regard s’appesantit, insiste trop et reste dans nos regards de public affamé. Nous voulons le don du monde intérieur de ce clown. Lui, doit penser : « Sauvez moi, gardez moi avec vous, ne me laissez  pas tout seul ici sur scène ».

Car il a peur, il a le trac. En lui, « ça » se contracte, toutes ses défenses, ses routines protectrices intérieures se mettent en place. Aïe! Blocage du corps, respiration minimale, visage pâle. Alerte ! SOS ! Il veut quand même faire bonne figure, « assurer une bonne prestation », être un bon clown. N’est-ce pas ce qu’il a appris depuis toujours? Ce qu’il a fait sien : être celui que les autres attendent, être accepté dans le regard des autres. Aujourd’hui, les autres, c’est le public, ces autres stagiaires qui le voient là sur scène avec son nez rouge : est- ce que j’ai l‘air ridicule, svp ?. Il sait que pour lui c’est une occasion attendue depuis  longtemps, dont il a rêvé, qu’il a imaginé, bien avant d’avoir enfin le courage de s’inscrire à ce stage : se montrer enfin tel qu’il est. L’animateur est là, il le voit, le sent, comme un secours, un guide, un garde-fou. Alors, Léon respire et souffle, avance dans l’inconnu, devient sonore, reprend couleur, il est là, il le sent et le public le sent ! …….

La conscience
de nos besoins

Globalement parlant, la Gestalt-thérapie est une thérapie du contact et de la forme. Vous êtes en contact avec le monde par vos sens. Vous devez satisfaire des besoins, vitaux ou non mais bien souvent essentiels. Et c’est grâce à vos sens que vous allez pouvoir modifier votre position, bouger, voir, diriger vos membres, et ainsi entrer en contact avec l’élément extérieur nécessaire à votre propre système vital. Imaginez. Vous êtes chez vous. Il fait chaud, vous avez soif, votre bouche est sèche. Boire, vous avez envie de boire! Vous voulez boire. L’eau se trouve dans la cuisine. Vous allez dans la cuisine, vous vous versez un verre et buvez goulûment cette eau bien fraîche. Satisfait, votre équilibre physiologique retrouvé, vous retournez à votre table écrire un article sur le clown-théâtre.

Il aura ainsi fallu que vous soyez sensible à votre soif, que vous preniez conscience de cette soif et de comment vous voulez la satisfaire, que vous mettiez l’énergie nécessaire pour pouvoir absorber le liquide nécessaire et enfin en ressentiez la satisfaction. Cette scène au déroulement sans accrocs, voilà ce qu’est une gestalt – la forme. Sur le fond de mon état présent se détache la forme (la conscience, le ressenti , la présence à…) de ma soif, mon besoin, mon envie. Notre vie est un long flux interactif de gestalt en évolution, de besoins à satisfaire sur tous les plans physiques, psychiques, spirituels.

Or, des accrocs il y en a ! Ils se situent à tous les points de la courbe. Il empêchent ou gênent tout simplement : le ressenti du besoin et/ou son élaboration, et/ou la mise en œuvre, et/ou la réalisation et/ou la pleine satisfaction. Et en cela il y a limitation, arrêt, blocage, et bien sûr, souffrance ! D’où le besoin de développement personnel ou de thérapie ! Le psychothérapeute Gestalt va se mettre en position d’observation active, c’est-à-dire devenir partie vivante de ce monde du client. Il va l’accompagner et le suivre, proposant les éléments de décodage des mécanismes répétitifs et les ingrédients nécessaires à l’alchimie de la guérison.

 

 

L’auteur : Manuel Fréchin

Je suis monté pour la première fois sur scène avec un nez de clown à l’âge de 10 ans. Et faire rire d’autres enfants à cet âge-là, cela marque! Quelle joie! Depuis j’ai mené ma barque entre communication, formation, développement personnel. Sans oublier de faire vivre mon sens artistique, par le théâtre et le clown, par le dessin ou l’écriture. Aujourd’hui, formateur, coach et intervenant en entreprise et institutions, j’essaie de mettre mon nez de clown un peu partout.

 

A lire :

«La Gestalt, une thérapie du contact»  de Serge Ginger éditions Hommes et groupes

«La Gestalt, thérapie de l’ici et maintenant» de Marie Petit éditions ESF